Voyez ce vanneau aller, la coquille sur la tête!

La bourse est déjà vide : toutes les paroles d’or ont été dépensées

La roue tourne

Tourné sans but dans la chambre, manoeuvrant la chaise roulante dans l'espace vide libéré par le déménagement du deuxième lit, tournant d'un sens puis de l'autre la roue, presque butant contre les murs, pilant, d'une main réalisant un arc de cercle assuré, puis repartant en trajectoires savantes. Bien sûr, il y a tout le morose et le tragique de la déconfiture physique présente, de l'avilissement de mes capacités, de ce triste substitut mécanique aux défaillances du corps m'abandonnant avant l'heure, du sinistre enchevêtrement qui me rive si bas, si près du sol, écrasé sur (...)

Ombre des ombres

Si je songe à Elle, à elle dans sa splendeur d'autrefois, c'est d'abord à la lumière des réverbères que je me la représente - une apparition, comme sur scène, d'un claquement d'interrupteur depuis les coulisses : dressée inexpressive et roide sous l'éclairage qui la révèle. De loin en loin, répétés en enfilade, les faisceaux s'encagent en cônes lumineux, immobiles et cliniques, projetant des chapelets de confettis blancs sur le bitume des longues avenues. Pas une voiture, plus de métro, la nuit est déjà mûre; c'est l'heure où les noctambules ont aussi renoncé - (...)

Accéléré

Descente en voiture - sans arriver à partir tôt, trop de sommeil en retard. Du coup, avancée en accordéon les 100 premiers kilomètres, puis ça s'est dispersé au gré des bifurcations d'autoroutes. Arrivée en début d'après-midi, le dos cassé, sans avoir croisé personne dans les derniers lacets de côte de départementale: Paulo, Marylou sont partis s'occuper des bêtes, vraisemblablement. Allongé dans l'herbe, rompu de fatigue, je prends mon premier bain de soleil en les attendant. Je suis las, vanné et ne parviens pas à me reposer, pourtant. Je ressens le bosselé du sol, les (...)

En quatre

Le premier ne traîne pas. Porte refermée, le sac jeté sur la banquette, mains lavées, j'ai vaguement mis à frire ou bouillir quelque chose. D'une main saisissant de quoi grignoter - feuille de fenouil ou cornichon - sans plus tarder, j'attaque. Admirable coulée violette et noire s'élevant en tournoyant pour s'apaiser aussitôt au ras du bord, que j'enserre de ma main impatiente - grosse patte velue de Bête levant à la lumière une précieuse gemme - et c'est déjà une promesse - vient la sensation âpre, sur les côtés et au fond de la langue, le flux râpeux descendant et comme (...)

Avec le recul de dix mille kilomètres

Quelque temps a passé depuis ce raid-éclair - mises bout à bout, plus de vingt-quatre heures d'avion, au total. Et c'est déjà plus que fumées. Aurais-je noté à chaud mes impressions de voyage, qu'est-ce que cela aurait changé? Je n'avais happé que des images: la terre rouge affleurant par endroit; depuis l'autoroute, les ouvriers en salopette serrés à l'arrière des pick-ups, les collines couvertes de cabanes en tôle ondulée; les palissades des compounds, artistiquement crénelés, ébouriffés de barbelés; l'air, les odeurs, jusqu'à la chaleur qui semblait avoir sa qualité (...)

Sale Histoire (2)

Aurélie, donc. Après un samedi bien rempli à l'Assoce, elle invite les copines chez elle, pour un apéro - Noelle et Janie, l'animatrice. Les petites seront couchées, on sera tranquilles entre filles, je vous ramènerai. Banco. S'installent dans le séjour, au rez-de-chaussée. Pas de trace de Colin. Ca trinque, ça grignote, ça boit, ça papote. Le temps passe. Noelle, que la vessie travaille: où sont les toilettes? Faut monter, c'est à l'étage. Elle y va. Déboule de la salle de bains, le Colin, nu la serviette à la taille, comme s'il guettait. Il l'attrape, la serre (...)

Sale Histoire (1)

Derniers attablés, paressant devant nos tasses de café à moitié vidées, tandis que le patron et les serveuses trompaient leur attente en dressant une nappe au fond de la salle, avec les plats du dîner qu’ils entameraient aussitôt que les clients – nous – auraient franchi le seuil : la soirée aurait pu tout aussi bien en rester là - sur un trou de conversation, je me serais levé à temps, approché du comptoir, aurais réglé sourire aux lèvres l'addition pour trois - comme je devais dans la réalité le faire vingt minutes plus tard, mais, l'esprit ailleurs, troublé. (...)

L'invasion des bâtisseurs de crêche

L'Invasion des Profanateurs de Sépulture, à rebours. Du jour au lendemain, de froids et mornes que nous sommes, certains deviennent inexplicablement affûtés, diserts, passionnants, jouisseurs, le menton levé, verre et verbe hauts. L'excitation se propage; chaque jour, davantage de jovials fougueux, exsudant l'énergie et la génialité, tournoyant dans le chaos jubilatoire d'une fête sans redescente. Restent des inconvertibles: plantigrades, pisse-froids, broyeurs de noir. A défaut d'être parvenus à les transformer, nos fantastiques exubérants se contentent de les isoler, puis, la (...)

La dernière Reine de Corée

J'ai croisé dans un jardin, j'ai croisé ouvrez les guillemets, la dernière Reine de Corée. Elle se promenait avec ses suivantes dans un jardin anglais. J'étais bougon dans le bus trop chauffé, les cheveux lavés encore figés de glace; pour une fois une place assise, bien calé contre la vitre, le bus brinquebalait, et soudain c'était plein de couleurs, c'était à nouveau de ces chutes quand le sommeil sans avertir nous gobe entier comme enfant. Deux suivantes l'encadraient. Elle s'est avancée, sans paraître le chercher, venant un peu de biais - elle s'est approchée, la dernière (...)

Le jargon

Dans cette succession de graves nouvelles, le jargon, loin de rebuter, procurait un sentiment paradoxalement réconfortant, tout au long d'explications où perçait, par le recours aux termes techniques, l'intention du spécialiste de ne pas sacrifier véracité et précision du discours à un souci de clarté qui aurait été moins abstraite mais aussi peut-être condescendante et sans doute moins nuancée. Il nous était fait la politesse de sembler tacitement nous reconnaître comme auditeurs profanes certes, mais intelligents : à même de saisir et l'essentiel et le détail, malgré (...)

Chevaliers (2)

Il y aurait encore bien des choses en somme. Débarrassons. A l'épouvante absolue du dehors répond un spectacle aussi désespérant à l'intérieur. Jamais le vaisseau-arche ne semble le havre protecteur et nourricier - qu'il est pourtant. On n'y rêve pas de s'y blottir en soupirant d'aise à se sentir protégé dans ses entrailles chaudes; on ne s'y endort pas serein en souriant dans son édredon au labeur du jour accompli, on n'y exulte pas comme ça sans raison en gonflant d'air printanier ses poumons. Et lorsque au milieu des péripéties, un Gardien embarqué dans une navette pour (...)

Chevaliers

Imaginez la panique de qui se réveillerait, amnésique, dans le noir complet d'une caverne - sans y voir, sans comprendre. Les tâtonnements n'indiqueraient que le sol, les cris vains ne renverraient qu'un écho méconnaissable, et sans paroi à suivre, aucune direction indiquée pour tenter de fuir, balbutiant de peur, cette geôle de nuit. Et pourtant, ce n'est encore rien. Dans les ténèbres muets, Sidonia trace sa route. Plusieurs siècles déjà que le vaisseau spatial entraîne dans sa fuite les derniers humains après un cataclysme. Plus tard dans le récit, nous en verrons la (...)

L'amour c'est de longues balades à poney

D'abord, il y a le gouffre, béant, vertigineux. Ronya se penche sur le parapet, vers l'autre côté: l'autre partie du château foudroyé, séparée lorsque la montagne entière s'est fendue jusqu'à la base - la terrible catastrophe originelle, la nuit de sa naissance même. Le ventre appuyé au muret, cheveux au vent, elle contemple la ruine, ses murs aux larges pierres grossières jointes de mauvais mortier, la tourelle au toit percé, l'escalier ne menant plus qu'au précipice, les meurtrières à travers desquelles, le soir, papillonnent quelques lueurs de flambeau qui incitent à (...)

Tu l'étais

Ce soir, enfin, je veux me souvenir. Venue l'heure de te joindre aux fantômes familiers qu'aux tristes heures de la lune je convoque, tour à tour narquois et larmoyants. Tu aurais méprisé ces phrases, cette mine, bouche plongeante, la sentimentalité affleurant de l'iceberg, et le baratin. Mots! Littérature.Tu méprisais tant. Je ne t'en admirais que plus, et en combien d'occasions, frémissant, exalté de tendresse, j'attrapais ta main, s'abandonnant juste le temps de poser au poignet un baiser fou que je n'expliquais pas. Bloc de pure hostilité, tes regards d'aspic, je traversais tout, (...)

Oh!

Rappelez-vous toute l'imagerie de la Révélation, façon tableau pompier. Allez: rayon de lumière tombant sur le visage, yeux écarquillés, dessillés, bouche en cul-de-poule, face stupéfaite, bras incomplètement écartés - l'ermite hâve, mangé de mauvaise barbe, qui à trop errer dans le désert, reçoit soudain le message divin, comme un coup de massue. Rideau; à oublier ! Elle est venue par petites touches. Elle s'est glissée lentement. Tant de recours, de faciles distractions. Ma première nièce, poupine, une porcelaine. Posée sur le tapis, un morceau de puzzle en bois en main, (...)

L'entrée

Je suis du modèle: à testicules. Je devrais préciser, sans le besoin de les sortir à tout bout de champ pour les poser sur le buffet. Je suis né fatigué. Je dévore le monde d'un baillement, trop souvent pour le dire. Je suis un taiseux. Je scrute, perplexe et fasciné, le ballet des lèvres infatigables des bavards, en m'interrogeant pour la millième fois sur le pourquoi et le comment de tant de mots. J'opine à intervalles convenables. Parfois, le cercle ne me présente que des dos, sans que les corps ne se dérangent. Non pas que quelqu'un ait jamais eu à se plaindre de moi, (...)